Que vient faire la dermatologie dans un dictionnaire consacré aux écrivains ? Les romanciers ont-ils des problèmes de peau ?
En réalité, il s’agit bien de peau, mais de la peau des livres, qu’il s’agisse de peau d’agneau, de mouton ou de veau. Pendant des siècles, le travail d’imprimeur impliquait d’assembler des cahiers, de les coudre ensemble dans un morceau de cuir.
Si l’on trouve encore des couvertures « en pleine peau » dans les éditions de la Pléiade, des reliures en simili-cuir pour la réédition des classiques de la fantasy chez Bragelonne, des couvertures rigides ou « hard cover » pour les livres de New Romance et de Dark Romance « made in USA », on peut dire que l’artisanat du livre a presque entièrement disparu.
Que s’est-il passé ? Quelles sont les conséquences de ce changement, « pour nous qui aimons tant les livres » ? Et quelles sont les tendances qui s’annoncent ?
Il y a deux siècles, les couvertures en cuir ont été remplacées par des couvertures cartonnées, où seul le dos du livre était encore dans cette matière. Les couvertures d’aujourd’hui n’essaient plus de maintenir l’illusion, le papier recouvert d’une pellicule plastique a remplacé le cuir et le carton. C’est plus léger, ça diminue les frais de transport.
Cette transformation s’est accompagnée d’une diminution du grammage du papier. La différence est flagrante dans le format poche. Un livre de 350 pages, imprimé dans les années 60, a perdu un bon centimètre d’épaisseur. Dans les grands formats, un grammage plus élevé est de rigueur, mais c’est la qualité du papier qui s’est dégradée. Si de petites maisons d’édition, comme les éditions Les Chantuseries, mettent un point d’honneur à travailler leur livre de manière artisanale et d’utiliser du vélin de bonne qualité ou du papier ivoire, les livres sont tous imprimés de la même façon ; il n’y a plus cette manière un peu aristocratique de numéroter les premiers exemplaires, imprimés sur Japon, sur Hollande, sur « alfa Mousse », sur « vergé pur fil Vincent Montgolfier »… C’est tout juste si on lit encore « imprimé en France ».
Durant la première guerre mondiale, on avait fabriqué du papier à partir du chêne. C’était en réalité un ersatz de papier. Il devenait vite marron foncé et illisible. La guerre économique ne vaut pas mieux. Ce n’est plus aujourd’hui une question de moyens financiers ou de disponibilité du papier (quoique, j’y reviendrai à la fin…) mais une question de turn-over. Les livres ne sont pas fabriqués pour durer mais pour être consommés. Les livres de poche, en particulier, foncent ou jaunissent très vite (quelques années, c’est « très vite » pour un livre). Quelquefois, les maisons d’édition cachent leur méfait derrière une couverture plus solide, en « hard cover » justement.
Tout ceci, la faiblesse de la couverture, la diminution du grammage dans les livres de proche, la disparition des « grands papiers » dans les grands formats, participent de la disparition matérielle du livre. Cela préparait l’avènement du livre numérique, le fameux ebook.
Le livre numérique ne pose pas tous ces problèmes. Il n’a plus de couverture, toutes les pages se ressemblent. Il n’a plus de peau, il ne respire plus, il ne sent rien. Il est indéfiniment repositionnable, la taille de la police n’a plus de sens puisque l’utilisateur peut choisir de l’agrandir ou de la diminuer à loisir, pour son confort de lecture. Au fond, l’éditeur n’a plus beaucoup de choix à faire pour imprimer sa marque, identifier une collection, un genre. Le numérique est un grand nivellement de l’édition. Il ne reste plus que le livre, comme somme d’informations, de bits littéraires, de kilomètres linéaires. Une encyclopédie ne prend plus de place, ne pèse plus rien. En soi, elle n’existe pas. Elle devient virtuelle. On y accède par n’importe quelle entrée, directement, en tapant un mot clef dans un moteur de recherche. Même les sommaires sont amenés à disparaître.
En disparaissant de notre réalité concrète, le livre laisse un vide sur nos étagères. Bientôt, les bibliothèques rejoindront les range-CDs sur leboncoin. Évidemment, il reste toujours des résistants en France, des amoureux de la feuille imprimée, des nostalgiques de l’encre noire, des usagers qui demandent à emprunter des livres en médiathèque, mais pour combien de temps encore ?
Le livre numérique n’empêche pas la diminution du nombre de grands lecteurs, on peut même dire qu’il l’accompagne. Ceux qui lisent au format papier lisent aussi en numérique, mais ce ne sont pas de « nouveaux lecteurs ». Certes, il existe de nombreux lecteurs occasionnels, c’est même grâce à eux que le monde de l’édition se maintient et espère, mais la culture du livre se confronte au culte de l’image dans notre société et à la lumière bleue du smartphone. Les audiolivres représenteraient-ils une alternative ?
Si le livre audio sauve le texte, le roman, l’histoire, il ne sauve pas le papier, la matérialité du livre, son apparence charnelle et le rapport aux sens qu’elle entraîne. On peut toucher un livre, le feuilleter avec ses doigts, le plier, le corner, le glisser dans un sac, le poser sur une table de chevet ; on peut le humer, faire jouer la madeleine de Proust pour nos premiers livres (le Club des Cinq, Picsou, les romans historiques d’Evelyne Brisou-Pellen, les livres dont vous êtes le héros, etc.). Les bouquins sont comme les forêts, ils ont une présence.
Même broyé, décoloré, transformé en pâte, mélangé et séché, le bois continue à vivre, de respirer. Un livre, au fond, est une relique que l’on garde chez soi. Qu’est-ce qu’une bibliothèque privée, sinon un caveau de famille ? Une médiathèque, sinon le temple du livre et de quelques dieux païens ? Une librairie ne ressemble à rien de mieux qu’à un mausolée ; une brocante, à un cimetière ; un entrepôt Amazon, à une fosse commune.
Il faudra se rappeler du livre papier. Quand les sensations s’effilochent, quand le rapport à la matière disparaît, quand la physique du livre s’évapore, il devient de plus en plus difficile de se souvenir du livre que l’on a lu, du moment et de l’endroit où on l’a lu. Si j’arrive à me souvenir facilement d’un livre à la couverture rose ou verte, j’ai plus de mal à distinguer un livre numérique d’un autre livre numérique, d’un fichier epub d’un autre fichier epub.
Quand plus personne ne se souviendra des livres qu’il a lu, un livre en valant un autre, ce sera la fin. La fin de la culture du livre sur laquelle repose notre civilisation.
C’est peut-être aussi bien ainsi. Après tout, qu’est-ce que la civilisation a apporté à l’homme ?
Tout n’est peut-être pas perdu. Paradoxalement, l’augmentation du prix du papier favorise la réapparition d’une édition de luxe, avec des livres à couverture rigide, des cartonnages en relief, à la façon des Jules Verne édités par Hetzel, ou des tranches imprimées. C’est le retour de l’objet-livre. De même, les bibliophiles pourront se tourner vers les livres anciens, et s’ils ont les moyens qu’ils me les donnent, des incunables.
L’avenir, décidément, appartient au passé.
C’était mieux avant 😉
– Damien Porte-Plume






merci