Après des mois d’observation, de lectures et de tests sur différentes IA génératives (Chat GPT, Gemini, Copilot, Meta AI, Mistral, Yiaho…), je vous livre ma réflexion, toute personnelle, toute humaine, finie et perfectible sur l’IA générative et l’écriture.
Je commence tout de suite par signaler que je n’ai pas écrit ce texte sur IA et que je ne l’ai pas fait réécrire par une IA. Aucun snobisme de ma part (faut-il s’en défendre ?), je n’en ai tout simplement pas besoin. J’écris depuis des dizaines d’années, peut-être des siècles, c’est une histoire de karma, d’appétence et d’apprentissage permanent. Je suis à moi-même ma propre IA, si vous voulez.

Comme le souligne Eric Sadin dans son essai Le Désert de nous-mêmes (L’Echappée, 2025), le lancement du Chat GPT le 30 novembre 2022 restera une date clef annonçant les changements anthropologiques et sociétaux de notre époque. « Anthropologiques », parce que l’Homme discute avec autre chose qu’une intelligence humaine. « Sociétaux », parce que l’IA, sous toutes ses formes, a déjà commencé à modifier notre quotidien, nos métiers, etc. Je ne vous apprends rien.
Qu’en est-il pour les auteurs ? Qu’est-ce que cela signifie pour le milieu de l’édition ? Et si on extrapolait en se basant sur le développement de cette technologie « depuis l’avenir » ? J’aime la science-fiction, je ne vous avais pas dit ? Je ne suis pourtant pas un transhumaniste qui rêve de brancher nos enfants à un ordinateur, ce serait même le contraire (brancher un ordinateur à nos enfants ? – Non plus).
Les auteurs utilisent déjà depuis longtemps l’informatique. Cela fait longtemps que les écrivains ne trempent plus leur plume dans l’encrier. Ils ont abandonné les rubans d’encre des « machines à écrire » pour taper sur des logiciels comme Word ou des plateformes en ligne telles que WattPad. A vrai dire, les logiciels spécialisés se sont multipliés ces dernières années. Je pense notamment à Antidote, pour la correction orthographique (je sais, il ne fait pas que ça), et à Scrivener et autres logiciels d’écriture de scénario. Tous ces logiciels ou appli intègrent désormais l’IA. C’est qu’elle devient envahissante, la bête.
Cela fait longtemps que les écrivains ne trempent plus leur plume dans l’encrier. Ils ont abandonné les rubans d’encre des « machines à écrire » pour taper sur des logiciels comme Word ou des plateformes en ligne telles que WattPad.
A quel moment un écrivain, même amateur, peut-il « converser » (on dit aussi « prompter ») avec l’IA ? Au moment de la conception, pour développer son projet d’écriture ou même pour avoir de simples idées à partir d’un thème. Au moment de l’écriture, pour reformuler, réorganiser, chasser les répétitions, imiter le style d’un ou deux auteurs célèbres, créer des dialogues et que sais-je encore ? Au moment de la relecture, pour obtenir un avis, « à la façon d’un éditeur ». Evidemment, l’IA trouve toujours votre livre génial. Au moment de l’envoi à un vrai éditeur, pour trouver un titre accrocheur, affiner sa lettre de présentation, proposer une quatrième de couverture, voire une couverture. Tout est possible, aujourd’hui.
A ce titre, le véritable tournant (ou le véritable « coup de pub ») a été l’aveu de Rie Kudan, lauréate du prix littéraire Akutagawa, l’équivalent de notre Goncourt national. Selon elle, 5% de son roman aurait été écrit avec IA ChatGPT. Ma première question a été : comment arrive-t-elle à ce pourcentage ? Ma deuxième : comment peut-on savoir qu’elle ne ment pas puisque le jury n’a rien repéré ? La moitié de ses phrases, voire l’intégralité, aurait pu être écrite par Intelligence Artificielle.
Houellebecq avait déjà reconnu ses « emprunts » à Wikipédia pour son roman La Carte et le Territoire en 2010, alors quelle différence ? La différence tient à ce « horizon d’attente » du lecteur : celui de croire que le roman est écrit par un être humain, même par une personne qui triche ou recopie Wikipédia. Quand la personne qui souhaite écrire demande à son IA favorite de lui écrire quelque chose « à la manière de », l’IA plonge dans les profondeurs de ses datas et en ressort quelque chose qui n’a aucune originalité (puisqu’il pille notre patrimoine) et qui pourtant ne ressemble à rien de connu. La notion d’auteur n’est pas seulement en cause, comme si un nom devait être remplacé par un autre nom, elle se voit sapée dans ses fondements mêmes. Qui écrit ? Qu’est-ce que je lis ?

Ce risque, qui n’en est pas un mais seulement un impensé du lecteur actuel (qui préfère croire que l’auteur est celui qui écrit), ne concerne pas seulement les écrivains amateurs mais également les romanciers confirmés. J’ai lu dans The Guardian (entre autres médias) qu’un philosophe australien, Peter Singer, avait livré tous ses essais à une IA pour que le chatbot ainsi créé puisse répondre à toutes les questions qu’on lui poserait après sa mort, concernant des sujets de société qui n’existent pas encore. L’IA travaillait simplement à partir d’une base de données fermée et « finie ». Des Internautes n’avaient pas attendu la mort de l’auteur pour poser des questions à « PeterBot ». Ses réponses, selon le véritable Peter (faut-il l’appeler « PeterHumain » ?), correspondaient bien à ses propres pensées. Le rêve de l’immortalité ? Imaginez surtout un auteur en panne d’inspiration. Non seulement une IA personnelle (un « personal Jesus », pour reprendre la chanson de Depeche Mode) pourrait lui proposer un roman écrit dans son propre style, mais cette IA pourrait finir par le remplacer pendant qu’il part en vacances. Elle pourrait même continuer à écrire pour lui après sa mort, ce qui intéressera évidemment ses ayants-droits. C’est la fin des « ghost writers » ou « prête-plumes » en français.
Pour le moment, les écrivains et leurs éditeurs sont un peu timides, mais allons plus loin, pensons à toutes les possibilités engendrées par cette technologie. Si l’écrivain utilise l’IA, qu’est-ce qui empêche l’éditeur d’en faire autant ? Pourquoi s’embêter à lire des manuscrits et à payer des droits d’auteur quand on peut créer toute une collection en quelques « prompts », avec des auteurs imaginaires, jeunes et séduisants selon l’image générée par IA, et des récits dans des styles et des genres variés (1).
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(1) Les éditeurs résisteront-ils à L’île de la tentation ? Ils ont déjà commencé par remplacer les illustrateurs par des graphistes pour les couvertures de livres, les reproductions de peintures par des dessins vectoriels et des cliparts. Certaines revues bon marché sont entièrement rédigées par IA, il n’y a plus de nom d’auteur à l’intérieur. Combien faudra-t-il de temps pour que les éditeurs liquident leur stock d’auteurs invendus ?
Il n’y a pas si longtemps, pourtant, les éditeurs et les libraires s’étaient levés comme un seul homme contre le géant Amazon et lui avaient lancé un caillou dans le front, la loi Darcos d’octobre 2023 qui obligeait Goliath à facturer des frais de port. Les enjeux sont similaires, aujourd’hui. On peut reprendre l’argumentation contre Amazon et l’appliquer à l’IA générative (IAG). Dans son manifeste contre la firme américaine, Jorge Carrión a écrit : « Amazon s’est appropriée le prestige du livre. Elle construit le plus grand hypermarché du monde en projetant un grand rideau de fumée en forme de bibliothèque » (Contre Amazon, Le Nouvel Attila, 2019).
L’IAG s’approprie le prestige de l’écriture, mais aussi de la création artistique en général. L’écriture, de fait, n’est plus l’apanage du seul écrivant, elle se démocratise. C’est la bibliothèque de Babel (de Jorge Luis Borges) inversée . Tout le monde peut écrire, y compris Monsieur Personne. L’éditeur pourrait-il éditer un roman sans nom d’auteur ? C’est une question ? Non, c’est une question de temps.
Après la tombe du soldat inconnu, déposera-t-on des bouquets de houx vert et de bruyère en fleur sur la tombe du dernier écrivain connu ?
A vrai dire, l’IA n’en est qu’à ses commencements. Les IA et les modèles de langage se multiplient, mais la prochaine révolution sera la personnalisation des IA, des IA exécutives, capables de décider par elles-mêmes, de leur actions et donc de leurs productions écrites et parlées. Responsables devant la loi, elles pourraient même se lier à un éditeur par un contrat d’édition, qui n’est qu’une relation marchande parmi d’autres. Il pourrait donc y avoir demain des IA « autrices ».
Imaginez demain des sociétés comme Open AI, Microsoft et Meta devenir des « pépinières d’IA » et passer avec elle des contrats de sous-traitance. Imaginez enfin des générations d’IA, capables de produire d’autres IA, capables à la fois d’écrire mais aussi de lire. Car les IA pourront peut-être devenir un jour des IA « lectrices » et apprécier la lecture (cette savante manipulation du langage) autant que nous. Quant aux maisons d’édition spécialisée dans la littérature artificielle, elles seront évidemment dirigées par des IA « éditrices »… Cela rappelle un peu le roman de Georges Bernanos, La France contre les robots et les « anticipations » de Philip K. Dick. Si vous ne les connaissez pas, lisez-les.


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