Ma réflexion sur l’IA générative et l’écriture (2/3)

Les lecteurs aussi sont timides. Si l’éditeur utilise l’IA, qu’est-ce qui empêche le lecteur d’en faire autant (bis et repetita) ? Au lieu de choisir un roman, parmi les millions d’ouvrages publiés depuis l’invention de l’imprimerie par Gutenberg en 1454 (probablement un 30 novembre, également), le lecteur de demain pourrait très bien demander à son assistant IA un livre parfaitement adapté à ses goûts, puisqu’ils échangent régulièrement et que l’IA le connaît si bien qu’il pourrait prédire à l’avance son envie de lecture. Et autant se passer des intermédiaires, n’est-ce pas ?

Imaginez tous les avantages : un récit qui correspond à tous vos critères du moment, avec la couverture de votre choix, vous pouvez même changer la fin de l’histoire ! Vous êtes à la fois auteur et lecteur…

Vous souhaitez partager votre récit à vos proches, qui le modifieront à leur tour ? Aucun problème. Vous êtes à la fois auteur, lecteur et éditeur.

Ce n’est pas fini. Vous pouvez personnaliser le roman, ajouter des illustrations, modifier le scénario, tout est possible, y compris interagir avec les personnages, leur poser des questions, leur demander ce qu’ils ont pensé des événements qu’ils ont vécu, ce qu’ils pensent des autres personnages… L’IA s’adaptera à tous les désirs du lecteur démiurge.

Image par Kohji Asakawa

A dire vrai, un tel texte ne sera pas vraiment « édité » et donc il ne sera jamais terminé. La distinction entre « roman » et « nouvelle » s’estompera puisqu’il n’y aura plus de longueur de texte mais seulement un processus, une réponse à un « prompt ». L’IA générative réduit la distance entre l’idée et le texte, entre l’imagination et la pagination, mais aussi entre le désir et sa réalisation, entre l’envie d’écrire et l’acte d’écrire. En linguistique, c’est ce qu’on appelle un énoncé performatif. Dieu parle et la lumière fut. Le changement de temps est volontaire (je signale cela aux robots de Google qui me liraient…). Aussitôt grattée, l’allumette s’allume, éclaire, se consume et s’éteint. Pourtant, le résultat déçoit souvent et l’on est obligé de passer plus de temps qu’on ne voudrait à dialoguer avec la « machine ». L’imperfection du résultat final tient non seulement à l’incapacité à de l’IA à deviner nos pensées, à améliorer sa τέχνη (technique, en grec) au point d’imiter l’objet de nos désirs, de créer une illusion d’optique « intellectuelle », mais aussi au simple fait que nous ne savons pas toujours ce que nous voulons nous-mêmes. L’allumette, parfois, nous brûle les doigts. On vous avait dit de ne pas jouer avec le feu.

Enfin, les lecteurs eux-mêmes liront-ils eux-mêmes leurs livres ou demanderont-ils à une IA de transformer le livre en audiolivre ? Le « lecteur » choisira la voix la plus adaptée. Le « lecteur » pourrait même rêver qu’on adapte ce livre en film. On transforme déjà des textes en vidéo. Et demain ?

Evidemment, le monde de l’édition aura toujours besoin d’êtres humains pour dédicacer des livres dans des salons remplis d’être humains. Ces êtres humains pourraient bien être des figurants, mais ça serait dommage.

Les lecteurs français, quant à eux, continuent à préférer le livre papier, qui se prête moins bien aux modifications par des IA. On peut toutefois imaginer une intervention de l’IA au moment de la commande, comme un personnalisation du récit, l’ajout du prénom de votre maman à la place de l’héroïne (ou de la marâtre, c’est vous qui voyez).

En donnant de « grands pouvoirs » à l’auteur, à l’éditeur et au lecteur, en réduisant le texte à leurs désirs plus ou moins refoulés (« arriver coucher à l’écrit ce qu’on a dans la tête » pour l’auteur, « se rapprocher du client-lecteur » pour l’éditeur, « lire ce qu’on a envie de lire tout en se laissant surprendre » par l’auteur), l’IA interroge leurs définitions réciproques.

L’IA générative ne doit pas seulement se définir par un modèle de langage mais par sa capacité à interagir avec les différents niveaux de langage, y compris celui du métadiscours, et à se glisser dans cette autre conversion que nous avons avec nous-mêmes. Le test de Turing, qui devait permettre d’identifier le moment où l’homme ne distinguera plus le langage de l’homme de celui de la machine, n’est pas seulement dépassé, il est atomisé, réduit en cendres et poussé sous le tapis.

En s’inspirant à la fois du test de Turing et du démon de Laplace (une expérience de pensée qui soutenait le déterminisme), on devrait nommer « démon de Turing » cette propension de l’IA à nous engager dans une relation de plus en plus intime et de plus en plus large – relation que l’on appelle aujourd’hui « chat » ou conversation – avec elle.

De fait, si l’on peut définir techniquement ce que sont une intelligence artificielle générative, un modèle de langage et d’un datacenter, par exemple, il me semble délicat de définir, c’est-à-dire de borner, les effets en domino de l’IA dite « conversationnelle ». L’homme, autrefois identifié à sa maîtrise technique, c’est-à-dire à sa capacité à modifier son environnement par le travail de ses mains, se voit aujourd’hui dépassé par sa capacité à nommer, à vouloir et à commander par la bouche ou par la parole. L’homo faber est remplacé par l’homo loquens.

(…) on devrait nommer « démon de Turing » cette propension de l’IA à nous engager dans une relation de plus en plus intime et de plus en plus large (…) avec elle.

Cela n’a pas seulement des conséquences psychanalytiques, cela a aussi des conséquences très concrètes pour le monde du livre en général et les écrivains en particulier. Ce sont eux, les écrivains mais aussi les poètes, les slameurs… qui sont les maîtres du langage. Ce sont eux qui se trouvent aujourd’hui dans les tranchées, face aux algorithmes produits dans la Silicon Valley (et ailleurs).

Ce combat est avant tout d’ordre moral. Peut-on résister à cette faiblesse humaine, qui est aussi une preuve d’intelligence, la recherche du moindre effort ? Nous la retrouvons partout, de la réduction du temps de travail au raccourci clavier, en passant par le temps de nous gagnons à utiliser des applications comme Ways ou Google maps.

Dans le domaine de l’écriture, comme dans l’art en général, il faut du temps, de la patience et suffisamment de confiance en soi pour passer outre les critiques, assez de courage, enfin, pour affronter sans broncher le chiffre des ventes de son premier roman et résister aux sirènes de Netflix (Viens, Ulysse, regarder la nouvelle série…).

Comment acquiert-on ces qualités avec des IA conversationnelles, qui apprennent, par nos « prompts » et nos demandes répétées, à réaliser nos rêves à notre place ? (2)

(2) La dialectique du maître et de l’esclave (Hegel) pourrait-elle s’appliquer à la relation entre l’homme et son assistant IA ?

Certains imaginent déjà, dans la Silicon Valley, qui l’IA apprendra, sous le nom de Singularité, à rêver par elle-même, à partir de tous les rêves rédigés dans les livres, énoncés au téléphone ou dans les conversations sur WhatsApp. Ces rêves artificiels, s’ils existent un jour, ne vaudront pas plus que des paradis artificiels de Baudelaire. Le génie d’Aladin ne sera jamais un être humain, la lumière de la lampe ne deviendra jamais matière.

La seule dimension qui manque à l’IA, celle d’un corps matériel et d’organes de sens, pourra cependant lui être fournie par la robotique. On sera alors très proche du mythe de la créature de Frankenstein. La créature de Frankenstein, pour rappel, était constituée de morceaux de cadavres animés par l’électricité. Qu’est-ce qu’une IA, sinon un amalgame de nos données animé par l’informatique ? Les cookies ont une odeur de formol.

La comparaison de l’IA avec les morts-vivants, c’est-à-dire avec les chaires mortes qui s’animent à rebours du temps qui passe, pourrait être prometteuse. En effet, les données que nous laissons à l’IA, cette « autobiographie à l’aide de nos claviers » (Jorge Carrión) sont des données passées, déjà anciennes, qui forment une copie datée de nous-mêmes. Même si l’IA est capable de s’actualiser en temps réel, elle travaille aussi et même de plus en plus avec les données qui s’accumulent dans les gigantesques datacenters. On voit l’IA comme une nouveauté, mais en réalité, c’est un fantôme qui ne veut pas mourir. Elle risque d’enchaîner l’humanité dans un XXIème siècle éternel, pareil à un dictionnaire qui fige la langue dans un certain état, dans une certaine référence à elle-même.

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