Cette notion de « rêve » est essentielle, selon moi. On rêve de devenir écrivain comme on rêve d’écrire un livre. On ne parle jamais assez de la relation intime de l’auteur à son travail d’écriture. Flaubert se serait écrié « Madame Bovary, c’est moi » !, mais c’est un fake. Un écrivain n’est jamais autre chose que ce rapport intime au travail d’écriture et de relecture. Ses lettres le prouvent suffisamment.
Dans son Journal des « Faux -Monnayeurs« , André Gide, écrit : « C’est à l’envers que se développe, assez bizarrement, mon roman. C’est-à-dire que je découvre sans cesse que ceci ou cela, qui se passait auparavant, devait être dit. Les chapitres ainsi s’ajoutent, non point les uns après les autres, mais repoussant toujours plus loin celui que je pensais devoir être le premier. ». Quand on travaille un récit avec une IA, on avance au contraire étape par étape. L’assistant IA pose des questions, nous demande de valider le premier chapitre avant de passer au suivant. Les modifications s’effectuent dans le sens de l’histoire, selon le plan préétabli par ou avec l’IA.
Si un romancier qui écrivait avec l’IA était sincère avec lui-même, il devrait reprendre tout ce que l’IA a produit depuis le début, se faire lecteur, éditeur et correcteur à la fois. La tâche serait si harassante qu’il ne trouverait plus d’intérêt à utiliser cet outil. L’assistant IA ressemble plus à une béquille qu’à un secrétaire.
C’est peut-être ce qui pourrait nous arriver le mieux. Cesser de troquer notre compétences techniques contre le rôle de donneur d’ordre. Reléguer l’IA à sa place, qui n’est pas celle de l’écrivain de métier. Et redonner celle qui lui revient au langage écrit et souterrain, à la parole silencieuse, celle de la pensée et de la mémoire, qu’il soit produit par un cerveau humain, par nos expériences de vies, par les souvenirs de nos anciennes incarnations en Egypte antique (en tant que roi ou reine, évidemment) ou par une muse désincarnée.
Si un romancier qui écrivait avec l’IA était sincère avec lui-même, il devrait reprendre tout ce que l’IA a produit depuis le début, se faire lecteur, éditeur et correcteur à la fois. La tâche serait si harassante qu’il ne trouverait plus d’intérêt à utiliser cet outil. L’assistant IA ressemble plus à une béquille qu’à un secrétaire.
Redonner ce rôle au langage écrit, ce serait aussi redonner vie au lecteur, lui permettre à nouveau de s’évader dans l’imaginaire d’un autre, de marcher avec d’autres chaussures (« try walking in my shoes », chantait encore Depeche Mode), de partager les rêves et les cauchemars d’un autre. Malgré tous ses artifices (et le romancier sait de quoi je parle), le roman reste encore la meilleure façon de s’intégrer à la famille humaine, de tout lieu et de toute époque. La littérature est une nation. Les productions écrites par le truchement de l’IA forment a contrario une littérature apatride. Un datacenter n’est pas un cimetière, c’est une fosse commune. On y trouverait probablement mêlés aux squelettes humains des os d’animaux. L’IA, et je reviens au livre d’Eric Sadin, est une régression.
Dans son petit essai, La ruine de la littérature, Schopenhauer critiquait les « traducteurs qui corrigent et remanient à la fois leur auteur ». Quand on utilise l’IA pour écrire, celle-ci se trouve dans la position d’un traducteur qui essaierait de traduire nos intentions par le biais de nos instructions (prompts). De ce point de vue, la production de textes par l’IA est plus proche d’un travail de traduction que d’une réécriture. L’IA ne sera jamais co-auteur d’un roman, comme celui de la romancière japonaise Rie Kudan citée plus haut, mais elle pourrait être mentionnée dans le livre à la même place que le traducteur. A la place de « traduit de l’anglais », on lira peut-être demain « traduit de l’humain »…

L’homme avait-il besoin d’une IA pour traduire ses idées en récit, ses brouillons en roman achevé ? Pas vraiment. C’est ajouter un intermédiaire de plus, bien pratique selon certains, parfaitement serviable, mais cela ajoute une prothèse technique à un art qui n’avait besoin, jusque là, que d’un papier et d’un stylo, comme on le vit régulièrement sur nos ateliers d’écriture. L’importance réelle de l’IA ne se définit pas en fonction de son utilité mais de la place que l’on voudra bien lui accorder, dans ce rapport à nous-mêmes qu’on appelle littérature.
Je ne suis pas optimiste de nature mais je suis curieux de voir la suite. On rigole bien quand quelqu’un d’un peu prétentieux glisser sur une peau de banane et tomber sur son gros derrière. L’IA générative, c’est une peau de banane jetée à l’humanité.
Attendons la suite.
– Damien Porte-Plume, président du Cercle des écritures de Nantes


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