… pour l’image de la création littéraire en France.
Dans les années 90, je me souviens, le magazine Lire se moquait gentiment, comme un grand frère envers le petit dernier « tellement naïf », des ateliers d’écriture et de tous ceux qui prétendent améliorer leurs récits par des « techniques d’écriture ». Le modèle américain, celui des best-sellers et des blockbusters, leur industrie enfin, semblait risible pour un pays qui abritait tant de « grands écrivains », un prix unique du livre et une émission littéraire avec Bernard Pivot.
Progressivement, on pourrait dire subrepticement, de manière souterraine, des écrivains et des associations, comme le Cercle des écritures et les ateliers Elizabeth Bing, ont œuvré à la diffusion de la bonne nouvelle, celle d’une écriture à la portée de tous, où tous les apprentis écrivains étaient pardonnés de leurs erreurs avant même d’avoir écrit une ligne. Oh ! Temps béni de l’annonce. Je me souviens encore des premiers baptêmes d’écriture, la plume plongée dans le flacon d’encre noire, les premiers mots griffonnés sur des feuilles A5 aussi fines que du papier à cigarettes. On avait commencé à interdire de fumer dans les lieux publics, c’est sûrement lié…
Pendant des années encore, nous avons animé des ateliers d’écriture dans des bibliothèques, après l’heure de la fermeture, dans des salles non chauffées prêtées par la mairie, ou dans les arrière-salles de cafés enfumées, comme à l’époque de la prohibition à Chicago.
Et puis la lumière est arrivée. Si nous avions été les premiers à parler de techniques d’écriture sur nos ateliers, si nous avions animé une Masterclass de création littéraire en Vendée à une époque où la France ressemblait à un désert, nous ne sommes pour rien dans la multiplication des ateliers d’écriture qui suivit, dans la création d’une école d’écriture, Les Mots, à Paris, et de plusieurs Masters de création littéraire à l’Université, ni dans la publication de plusieurs « Lettres à jeune écrivain », sur le modèle de Rilke, qui, sans être des manuels, donnaient des conseils sous le couvert d’une relation, un peu timide, entre un « grand auteur » publié et un aspirant à l’écriture un peu demeuré. Les moqueries de Lire magazine avait laissé des traces…
Avec l’avènement du web 2.0, à l’ère de l’iPhone et du selfie décomplexé, les vidéos YouTube sur l’écriture se sont multipliés. Des jeunes de 16 ans qui n’avaient jamais publiés se sont mis à donner des conseils d’écriture à d’autres jeunes en se basant sur des manuels de cinéma ou des techniques d’écriture trouvés sur des forums. Tout cela n’était pas toujours bien digéré, mais cela montre qu’un nouveau rapport à l’écriture (et non plus seulement à l’écrit) se mettait en place dans la nouvelle génération : leur imagination foisonnante revendiquait le droit de produire des histoires elle aussi, des fanfictions d’Harry Potter ou n’importe quoi d’autre. La Liberté d’écrire était en marche !
Pendant des années encore, nous avons animé des ateliers d’écriture dans des bibliothèques, après l’heure de la fermeture, dans des salles non chauffées prêtées par la mairie, ou dans les arrière-salles de cafés enfumées, comme à l’époque de la prohibition à Chicago.
Les Gavroches de la littérature tombèrent sur les barricades. Une nouvelle génération lui succéda, plus mature, plus formée, plus informée. Une génération redoutable, en somme, comme une nouvelle espèce d’Aliens. Certains franchissaient le mur de l’auto-édition et entraient dans les grands maisons d’édition. Ils prodiguaient leurs conseils aux plus jeunes sur leur site Internet, sur leur chaîne YouTube, etc. Des plateformes d’écriture en ligne, comme The Artist Academy, se sont créées et des auteurs de la vieille génération, comme Eric-Emmanuel Schmitt, les ont rejoint, pas bégueules pour un sous, et on les en remercie. Le grand frère moqueur a mûri, il est est devenu protecteur, guide de montagne, Ariane qui donne le fil au héros Thésée avant qu’il n’entre dans le labyrinthe. L’éditeur a parfois des airs de Minotaure.
Et aujourd’hui, oui aujourd’hui, j’apprends par le biais du journal Ouest France, que l’émission littéraire La grande librairie, qui fut animée pendant quatorze ans par François Busnel, propose désormais aux auteurs d’écrire un texte pour l’émission et de le lire aux autres ! Le café littéraire télévisé se transformerait-il en atelier d’écriture ? Augustin Trapenard, son nouvel animateur, va même jusqu’à dire qu’il « manquait de la création littéraire« . L’expression n’est pas seulement intéressante, elle est symptomatique. Qui parle de « création littéraire », si ce ne sont les gens comme nous, les pauvres ouvriers de l’écriture, les poilus du stylo plume, les tireurs sénégalais de la page blanche ?
Une page s’est tournée. Le magazine Lire s’est amendé. Il sort des hors-séries pour « Ecrire & se faire éditer », avec en sous-titre : « Conseils – Témoignages – Astuces ». Les plus grands auteurs se prêtent au jeu. Espérons seulement, qu’avec l’arrivée de l’IA générative, le développement compulsif des chatbots, le livre ne se referme pas déjà.



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