Eloge littéraire du pas de côté nantais

Pourquoi Nantes a-t-elle érigée, en 2018, Place du Bouffay, la statue d’un homme de bronze mettant un pas de côté ? L’artiste à l’origine de cette scultpure portant le nom de Philippe Ramette, il nous a semblé naturel, pour ne pas dire nécessaire, de noircir un peu de papier pour rendre hommage à sa création.

Nantes a toujours été un peu à part. Ce n’est pas seulement à cause de sa géographie, à la fois en Bretagne historiquement et en dehors politiquement, c’est aussi à cause de ses marges, des à-côtés, que ce soit sa commune libre du Bouffay, où est installée la sculpture, son navire militaire, Le Maillé Brézé, qui joue les touristes sur le Quai de la Fosse, ses grues Titan qui dominent la Loire, son éléphant mécanique et autres Machines de l’île. A moins que ce ne soit lié à l’esprit de Jules Verne qui hante encore les lieux, que ce soit le 4, cours Olivier de Clisson, où il est né, l’église Sainte-Croix, où il a été baptisé, ou le musée Jules Verne, au sommet de la butte Sainte-Anne.

Un pas de côté, ce n’est pas marcher, c’est s’arrêter un instant, respirer l’air et changer de direction, prendre la tangeante quand tout le monde court vers le précipice, tourner le gouvernail quand la vague approche, penser autrement, marcher en crabe, explorer la troisième dimension.

L’homme de bronze assume. Il continue à tenir debout malgré cette position instable, ses lombaires résistent. On ne lâche rien. Il sourit presque, il est fier, il est heureux, c’est un peu le portrait de Charles Trenet, y’a de la joie, bonjour bonjour les hirondelles même si elles se posent sur ses épaules.

Sa posture tient un peu du miracle. Il y était prêt, il est un peu venu pour ça, l’homme au regard d’acier. Il a mis son plus beau costume pour l’occasion, celle qu’il met pour le dimanche. L’homme de bronze, c’est peut-être un Témoin de Jéhovah.

Il sentait venir le moment d’éternité, la posture qui se fige, rappelant les malédictions des Métamorphoses d’Ovide. C’est un portait sans âge. Les cloches de bronze sonnent à Sainte-Croix, cent mètres plus haut, et lui ne cille pas. Jamais. Les trompettes de l’Apocalypse résonnent en haut de l’église et lui ne s’inquiète pas. Jamais. Il est cool, notre Johnny municipal.

Le pas de côté, c’était déjà beaucoup, énorme, licencieux. On avait déjà là une demi-liberté, quelque chose qu’on n’avait pas connu depuis… Quand on aime, on ne compte pas.

Ce n’était peut-être pas suffisant. Une demi-liberté appelle une liberté totale, sauvage. L’Eloge du pas de côté, c’est un appel à se libérer des carcans, des piédestaux, des hommages, des portées aux nues, des rôles préétablis, des préjugés et des prédestinés. L’Eloge du pas de côté devait finir par se critiquer lui-même en tant qu’éloge, à faire un deuxième pas de côté et à sauter dans le vide, c’est-à-dire dans la ville.

Pendant un temps, l’homme de bronze disparut. Certains disaient l’avoir vu faire semblant d’être un homme qui imite une statue, d’autres croyaient l’avoir vu « faire un brin de causette » avec la statue d’Anne de Bretagne, d’autres encore affirmaient l’avoir vu entrer le soir dans la cathédrale pour s’endormir parmi les gisants.

On ne savait plus quoi faire du piédestal de rien du tout. Etait-ce ça le symbole de Nantes ? L’Eloge du vide et du mystère, comme l’Arbre à Hérons jamais terminé ? Ce n’était pas nanteusement possible.

Quelle ne fut pas la suprise des Nantais de découvrir, un soir, la statue de bronze réapparaître au sommet d’une fontaine ! Elle avait choisi la Place Royale, en toute humilité. L’Eloge du pas de côté était devenu un pied-de-nez de côté. En passant le Cours des Cinquante Otages, en enjambant les rails des lignes de tramway, l’homme de bronze était passé de l’Est à l’Ouest de Nantes. Il avait troqué les rues populeuses de Bouffay, festif et étudiant, contre toutes les contradictions de l’hypercentre. De jour, ce sont les magasins de marque, les restaurants après le shopping, le cinéma après le restau… La nuit, les rideaux baissés, ce sont les points de deal, les souvenirs de manifs, les attaques au fourgon, les rondes de la police, les tâches d’huile dans le parking souterrain. Pour l’homme de bronze, le centre-ville de Nantes, c’était sûrement le far west. Se voyait-il comme le nouveau sherif de Daisy Town ?

Le comique Raymond Devos avait écrit un sketch où il se demandait : « A quoi pense le Penseur de Rodin ? ». La présence de l’Eloge du pas de côté si loin de son piédestal interrogeait à son tour. L’homme de bronze était-il à côté de la plaque ? Avait-il eu un coup de pompe ? Allait-il revenir dans l’Est civilisé ? Et surtout, qu’était devenue la statue qui levait sa main au sommet de la fontaine ?

Bientôt, de micro-trottoir en micro-trottoir, on se rappela que « la dame blanche » symbolisait la Ville de Nantes. On comprit alors toute la portée de cette substitution. La Ville de Nantes devait se défaire, elle aussi, de son piédestal et opérer, elle aussi, un pas sur le côté. C’était un deuxième pas pour l’homme de bronze mais un grand pas pour la Ville de Nantes.

L’Eloge du pas de côté était devenu, subitement, l’Eloge du chemin de traverse.

– Damien Porte-Plume

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