Quand une phrase sonne juste : le mystère du sensus scribendi

Les écrivains ont-ils un sixième sens ?


Il y a des écrivains qui sentent immédiatement qu’une phrase sonne faux, qu’un passage s’alourdit ou qu’un récit perd sa ligne. Sans toujours pouvoir le formuler, ils perçoivent pourtant ce qui va – ou ne va pas – dans un texte. C’est cette faculté intime, à la fois sensible, corporelle et intellectuelle, que nous appelons ici sensus scribendi : un sens de l’écriture qui relève autant de l’oreille que du regard, du goût que du jugement.



Il existe, chez les écrivains de métier, une forme de perception presque immédiate : une phrase “sonne juste” ou non, un paragraphe respire ou casse le rythme, un récit avance ou se dérègle. Ce jugement est souvent très rapide, parfois même inconscient. L’auteur sent qu’il faut couper, déplacer, alléger, ou au contraire laisser intact. Mais lorsqu’il s’agit de dire ce qu’il ressent exactement, les mots manquent souvent.

On parle alors d’instinct littéraire, de sens de la phrase, de sens du style, de jugement littéraire, parfois d’oreille littéraire. Ces expressions sont utiles, bien sûr. Elles pointent vers une réalité familière à tous ceux qui écrivent. Mais aucune ne semble tout à fait suffisante. L’instinct évoque quelque chose de brut. Le jugement relève davantage de l’analyse. L’oreille, elle, ne couvre qu’une partie du phénomène : la musique des mots, le rythme, la cadence. Or ce qui se joue dans l’écriture est plus vaste.

Des expressions issues d’autres langues peuvent-elles nous aider ? Mary Shelley, la créatrice de Frankenstein, utilisait le terme pictural de keeping pour désigner l’harmonie d’un texte avec ce qui l’entoure. William Hazlitt, un critique littéraire du 19e siècle, avait inventé le terme de gusto pour désigner la capacité d’un texte à décrire le réel. Les notions de Keeping et gusto ne se recouvrent pas et semblent trop liées aux conceptions esthétiques de leur auteur.

C’est pour cela que nous proposons une expression nouvelle : sensus scribendi.

Par analogie avec le sensus fidei, le “sens de la foi”, cette formule veut nommer une faculté plus subtile qu’un simple goût personnel et plus vivante qu’une règle technique. Le sensus scribendi, c’est ce sens de l’écriture qui permet à un auteur de reconnaître, de l’intérieur, ce qui fonctionne et ce qui dévie. Ce qui est juste. Ce qui sonne faux. Ce qui fait sens. Ce qui alourdit. Ce qui tient s’ajuste au récit, comme une pièce de puzzle posée au bon endroit. Ce mot juste que cherchait Flaubert.


Un mot pour une expérience très ancienne

Tout écrivain connaît ce moment de bascule : une phrase paraît d’abord acceptable, voire « jolie », « profonde », avec une métaphore originale, puis soudain elle révèle sa faiblesse. L’auto-critique est un juge sévère : trop longue ! Trop plate ! Trop clichée ! Ou bien, au contraire, elle trouve sa place, comme si tout s’ordonnait d’un coup. Il ne s’agit pas seulement d’un calcul technique. Il y a là une perception plus fine, presque physique, qui précède souvent l’explication.

Le sensus scribendi désigne précisément cette capacité. Il ne remplace ni la lecture critique ni la connaissance des règles. Il les complète. C’est une faculté d’ajustement, d’écoute et de discernement qui s’exerce dans le geste même d’écrire, puis dans celui de reprendre. Elle permet de sentir qu’un mot est de trop, qu’un dialogue manque de nerf, qu’un passage doit respirer davantage, qu’un chapitre a perdu son axe.

En ce sens, le sensus scribendi n’est pas une abstraction. C’est une expérience concrète, quotidienne, presque artisanale. Une manière de travailler la langue en la sentant de près.

Ni sixième sens, ni magie

On pourrait croire qu’il s’agit d’une sorte de sixième sens mystérieux, réservé à quelques élus. En réalité, ce serait mal comprendre ce dont il est question. Le sensus scribendi n’a rien d’occulte. Il ne relève ni de l’inspiration miraculeuse ni d’un don tombé du ciel.

Il tient plutôt du goût, du bon goût même — au sens noble du terme. Il suppose une sensibilité à la langue, une mémoire des textes, une attention au rythme, à la sonorité, à la couleur des phrases, à leur tenue visuelle sur la page. Il engage le regard autant que l’oreille, et parfois même le corps tout entier : une phrase trop lourde se sent dans la respiration ; une phrase trop sèche semble casser l’élan ; une phrase juste donne une impression de liberté.

L’écriture est donc profondément corporelle. Elle n’est pas seulement affaire de concept ou d’idée. Elle est aussi affaire de tension, de souffle, d’équilibre, de mouvement. Le sensus scribendi vit dans cette zone très fine où le mental rencontre le sensible.


Une autre forme d’intelligence

Ce point est essentiel : le sensus scribendi n’est pas un supplément poétique, encore moins une coquetterie de langage. Il correspond à une vraie forme d’intelligence.

On reconnaît aujourd’hui les huit formes d’intelligence catégorisées par Howard Gardner en 1983 : l’intelligence musicale, spatiale, kinesthésique, interpersonnelle…. Pourquoi serait-il plus difficile d’admettre une intelligence de l’écriture ? A l’instar du musicien qui entend qu’un accord doit être repris, l’écrivain sent qu’une phrase manque de justesse. Pareil au peintre qui perçoit qu’une couleur déséquilibre la toile, l’auteur comprend qu’un passage rompt l’ensemble. Dans les deux cas, il y a une sensibilité active, une capacité à percevoir les relations entre les éléments.

Le sensus scribendi appartient à cette famille-là. Il ne s’oppose pas à la réflexion ; il la nourrit. Il ne s’oppose pas au travail ; il l’oriente. Il ne dispense pas des réécritures ; il rend possible une réécriture plus fine, plus consciente, plus exigeante.

Pourquoi serait-il plus difficile d’admettre une intelligence de l’écriture ?


Un outil précieux pour les débutants

Pour un écrivain débutant, le sensus scribendi constitue un outil essentiel de narration. On imagine souvent que bien écrire consiste à avoir de bonnes idées. Mais écrire, c’est aussi apprendre à écouter le texte pendant qu’il se fait. C’est apprendre à reconnaître qu’une formulation sonne juste non parce qu’elle est « bien écrite » ou poétique, mais parce qu’elle « sonne juste » avec route le reste du texte, la psychologie des personnages et l’intention de l’auteur.

Le sensus scribendi se développe avec le temps. Il se nourrit de lectures nombreuses, de reprises, de corrections, de lectures à voix haute, d’observations patientes, à un niveau plus profond qu’aucune Intelligence Artificielle ne saurait le faire. Il s’aiguise en confrontant ses propres phrases à celles des autres, en acceptant d’entendre ce qui résiste, en apprenant à distinguer le simple effet du véritable équilibre. Le sensus scribendi est une déclinaison – purement humaine – du sens du texte.

C’est pourquoi cette notion peut être utile non seulement aux auteurs, mais aussi aux éditeurs, aux relecteurs et aux critiques. Tous travaillent, à leur manière, cette faculté de reconnaissance intérieure qui permet de distinguer le texte juste du texte seulement correct.



Nommer pour mieux écrire

Le mérite d’une expression comme sensus scribendi est peut-être là : elle met un nom sur quelque chose de très concret, mais souvent difficile à dire. Elle donne une forme conceptuelle à une expérience que bien des écrivains connaissent déjà sans pouvoir la formuler clairement. La force d’une telle expression est de nommer, avec précision, une expérience que connaissent bien les écrivains débutants que nous avons accompagnés en ateliers d’écriture et en tutorat : ce moment où l’on sent qu’une phrase sonne juste, sans toujours savoir encore le dire.

Nommer cette sensation n’est pas seulement une manière de décrire le processus créatif : c’est aussi un concept utile pour permettre aux écrivains d’en parler, de le travailler et de le développer. C’est désormais une notion que nous utiliserons dans nos ateliers d’écriture.

– Damien Porte-Plume

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